|
21 avril 2009
La conférence de Bonn est terminée, la Décennie de l’éducation pour le développement durable des Nations unies (DEDD) va maintenant se poursuivre jusqu'à son terme en 2014. Essayons, après cette pause à mi-temps, de dégager quelques points nous aidant à voir où nous en sommes. Sur le sens
L’éducateur à l’environnement de terrain est surpris par la tonalité du groupe réuni à Bonn. Il y a un contraste entre ce que dégagent les milliers d’acteurs impliqués dans l’EE qui se rassemblent lors de rencontres ou comme en ce moment lors d’assises en France et les participants de Bonn. Nous sommes loin dans la conférence de l’UNESCO d’une mouvance qu’on pourrait qualifier d’écologique. La majorité des délégués viennent de structures éducatives, ministères de l’éducation, universités… Il y a un grand décalage entre cette réalité de l’EDD dominante lors de la conférence de Bonn et celle qui se développe et s’organise sur le terrain dans les territoires, qui d’ailleurs au passage, ne voulant pas occulter le mot « environnement » se reconnaît mieux dans l’EEDD.
L’EDD est en train de devenir un projet énorme. On le voit en particulier à la lecture de l’article 7 de la déclaration finale déjà cité dans une précédente chronique. Y sont évoquées les questions de climat, d’eau, de biodiversité, mais aussi les crises alimentaires, l’insécurité sociale… et il est dit que l’EDD « … confère une nouvelle pertinence, qualité, signification et raison d’être aux systèmes d’éducation et de formation. ». Nous serions bien là en train d’esquisser collectivement un projet éducatif universel pour demain. C’est toute l’éducation dans tous les pays qui est en train de se transformer sous la poussée de l’urgence écologique. L’idée que nous sommes des terriens avant que d’être les nationaux de tel ou tel pays nous pousse logiquement dans cette direction. Allons-nous vers la fin des éducations nationales ?
Nous sommes dans les travaux de la DEDD toujours au chevet de l’homme prosaïque celui qui est obnubilé par son pouvoir d’achat et nous oublions l’homme poétique, celui de l’épanouissement de soi, de la dignité (mot présent dans les première et deuxième versions de la déclaration puis effacé de la déclaration finale sans qu’on en sache la raison.), de l’amour... La question des valeurs est pourtant mise au premier plan : « Les défis sont liés aux valeurs qui sont à l’origine des sociétés non durables » (art 2). Il est en fait très choquant de voir que la déclaration évoque : « pauvreté », « inégalité », « conflits », « crises financières, économiques et alimentaires » avant de faire état des « impacts environnementaux » qui dit comme ça et après ça, ne peuvent être ressenties que comme quelque chose de secondaire. Le mot « crise » n’est pas utilisé au sujet de l’environnement et de façon surprenante beaucoup de choses passent avant l’écologie. Il y a même une réelle contradiction qui ressort de la déclaration finale qui fait d’un côté la dénonciation « des pratiques de développement économique non viables axées sur les résultats à court terme.» (art 1) et fait de l’autre passer au premier plan dans les enjeux d’une crise financière dont les effets ressentis aujourd’hui, seront oubliés depuis longtemps quand les problèmes écologiques seront toujours là et pour longtemps encore. La question écologique, ici le sommet de la Terre de Rio ne fait pas date, n’est pas au premier plan pour ceux qui s’occupent d’EDD au plus haut niveau alors qu’elle l’est pour ceux qui mettent en œuvre l’EEDD dans les territoires. C’est une contradiction, une séparation contre productive entre ceux qui disent et ceux qui font.
Un délégué d’Indonésie a fait à deux reprises un rapprochement intéressant en plénière. Il a souligné que les pays à IDH (indice de développement humain) élevé étaient ceux à empreinte écologique également élevée, il y a ici une contradiction forte qu’il faudra certainement résoudre pour sortir de l’ornière où l’humanité se trouve. IDH élevé et empreinte écologique faible sont-ils compatibles ? Cela reste apparemment à prouver. La notion d’« avenir commun prospère » vers lequel, d’après moult déclarations officielles, tous les humains devraient se diriger et qui figurait dans la première version de la déclaration finale a heureusement disparue dans les suivantes. L’idée de décroissance pointerait-elle son nez ? En tout cas, la notion d’«amélioration du bien-être humain» (art 12) semble plus durable que celle de « prospérité ».
L’éducation est vue comme un moteur du changement, ce thème revient sans cesse : « Nous devons mobiliser notre potentiel pour utiliser toutes les opportunités destinées à améliorer les actions et impulser le changement » (art 2). « Nous avons besoin d’un engagement partagé en faveur de l’éducation qui donne aux individus les moyens du changement » (art 4). «Les sciences sociales nous ont fourni un éclairage sur les aspects éthiques, culturels, cognitifs et affectifs du développement humain, ainsi que sur la sociologie du changement » (art 13). « L’EDD devrait activement promouvoir l’équité entre les sexes et créer également les conditions et stratégies qui permettent aux femmes de partager la connaissance et l’expérience destinées à amener le changement social et le bien-être humain » (art 15 m). Les acteurs de la société civile ne pourront qu’adhérer à cette vision du rôle de l’éducation dans la société humaine.
Nous sommes, à la lecture de la déclaration, en droit de nous demander ce qui se passe du côté de la sphère économique. Assistons nous dans la déclaration à une remise en question du capitalisme, piste suivie par ailleurs par de nombreux environnementalistes. La déclaration annonce que l’EDD : « … est essentielle pour le développement d’une pensée économique nouvelle. » (art 7). Elle ajoute : « Nous savons que la pensée économique actuelle doit changer » (art 13). Eh ! Non hélas, je ne pourrais pas répondre ici à la question que tout le monde se pose. Aucune trace nulle part de description de cette nouvelle pensée économique dans le document, ni dans les discours. Connaissant un peu le contexte, tout nous autorise à regarder du côté de l’économie sociale et solidaire… à suivre !
Une définition de l’EDD transparaît au fil de la lecture de la déclaration finale, c’est pour l’acteur de terrain autant d’arguments pour poser clairement le type d’éducation qui peut réellement se réclamer de l’EDD. Cette éducation devra par exemple s’appuyer : «sur les valeurs de tolérance, de justice, d’équité,… . Elle fait la promotion de l’égalité entre les sexes, de la cohésion sociale et de la réduction de la pauvreté et accorde une place importante à la responsabilité, l’intégrité et l’honnêteté,…. Les principes qui sous-tendent l’EDD prônent des modes de vie durables, la démocratie et le bien-être humain. La protection et la restauration de l’environnement, la conservation et l’utilisation durable des ressources naturelles, l’action face à des modes de production et de consommation non durables et la création de sociétés justes et pacifiques sont également d’importants principes qui font partie intégrante de l’EDD » (art 8).
« L’EDD met l’accent sur des approches créatives et critiques, sur la capacité à penser à long terme, l’innovation, l’aptitude à faire face à l’incertitude et à résoudre des problèmes complexes. L’EDD fait ressortir clairement l’interdépendance de l’environnement, de l’économie, de la société et de la diversité culturelle aux niveaux local et mondial et prend en compte le passé, le présent et l’avenir (art 9).
« En lien avec les différents besoins et les conditions de vie réelles des populations, l’éducation fournit les outils qui permettront de trouver des solutions et sait tirer partie des pratiques et des savoirs ancrés dans les cultures locales, ainsi que des nouvelles idées et technologies » (art 10). La place donnée à la méthode est clairement insuffisante, le mot « solidarité » n’y est pas, ni le mot « liberté » souhaitons qu’elle ne soit pas incompatible avec le développement durable, mais ce texte peut nous aider à argumenter pour expliquer qu’une éducation qui ne fait pas la place à la créativité, à l’innovation, au développement de l’esprit critique, au long terme, à la complexité, à l’interdépendance… n’est pas une EDD.
Nous n’insisterons jamais trop sur l’importance de la sémantique dans les affaires sociales. Les rédacteurs de la déclaration font le choix du mot « public » on sait bien pourtant que ce sont des « peuples » que proviennent les changements. Ce sont les peuples qui font l’histoire. Ce n’est pas le « public » français qui a fait la révolution. Pas certain pourtant que les changements nécessaires aujourd’hui soient moins considérables que ceux qui l’étaient en 1789. Armons convenablement les esprits pour désarmer définitivement les mains.
Au sujet de la sémantique encore, nous devrons retenir que très souvent dans les exposés il était question : « d’éducation à l’environnement ». Le terme d’EDD est encore loin de faire l’unanimité.
La question de faire la paix avec la nature ne se trouve pas dans la déclaration de Bonn. Les mots « système naturels » ou « biodiversité » ou les phrases comme : « La protection et la restauration de l’environnement, la conservation et l’utilisation durable des ressources naturelles » (art 8) n’auront jamais la force du mot « nature ». Est-ce la mode du « politiquement correct » qui nous interdit de l’utiliser ? La déclaration reconnaît toutefois qu’on doit : « tirer partie des pratiques et des savoirs ancrés dans les cultures locales » (art 10). Cela devrait nous rapprocher de la nature.
Sur le politique
Une conférence construite sur la volonté de l’Allemagne qui en a payé la plus grande partie des frais. Ceci montre le peu de moyen dont dispose l’UNESCO pour faire avancer la cause de l’EDD. C’est comme dans nos communes, nos départements, nos régions, le développement de l’EEDD n’est pas encore la règle, c’est juste comme ça à la bonne volonté de l’un ou de l’autre, comme une compétence volontaire.
50 ministres étaient présents à l’ouverture de la conférence nous pouvons nous en réjouir. Il n’y avait hélas aucun ministre français. La France fait peu pour l’EDD, elle est en tout cas plus forte en parole qu’en acte.
Il a été dit en plénière à propos de la DEDD : « le politique n’a pas assez soutenu ce mouvement ». C’est un constat amer qui doit renforcer tous les acteurs de l’EEDD dans l’idée qu’ils doivent s’organiser et s’impliquer dans le lobbying politique.
Sur la mise en œuvre
Les programmes d’EDD de part le monde crient famine. Il faut des budgets, c’est le principal message qui ressort de la conférence de Bonn.
Le manque de coordination a plusieurs fois été souligné. C’est particulièrement vrai dans le cas de la France, inutile de développer, souvenons-nous seulement du lien pour le moins ténu entre le Grenelle et la mission DEDD ou l’absence de l’Education nationale du Comop 34. Ce qui est particulièrement triste et inquiétant c’est que cela semble être également le cas dans de nombreux pays (il faudrait creuser). Le cloisonnement est bien le pire ennemi du développement durable.
Trois points faibles après 5 ans de travail sont relevés par une des plus hautes personnalités impliquées dans la décennie : rôle des médias, formation des adultes, petite enfance. Les deux premiers sont du ressort du monde de l’entreprise, le troisième est de long terme.
Le secteur privé à la demande des gouvernements s’engage dans l’action éducative. Tout le monde a l’air de s’en satisfaire sans trop se poser la question de l’objectivité d’organisations dont le but premier est de vendre. Le danger de confusion entre éducation, communication et publicité est grand. Où sont les garde-fous ?
Nous devons signaler une erreur stratégique dans la mise en œuvre. Il est question dans la déclaration de renforcer « … les liens local-national et national-mondial » (art 15d). Il est pourtant évident que c’est là une mauvaise piste. Un regard sur l’histoire de 50 ans de coopération, au total assez inefficace et l’examen de ce qui se passe dans les rangs des acteurs de l’EEDD aujourd’hui montre que ce qui marche c’est le « local-mondial », voilà ce que nous avons à pousser en avant.
La méthode de rédaction de la déclaration finale pour ce que j’ai pu en voir de ma place de simple participant a été satisfaisante. Nous avons eu une version 1 à commenter dès le deuxième jour, puis une version 2. Le staff recevait en direct les commentaires, des modifications ont suivi…
Les méthodes de fonctionnement mises en œuvre dans les ateliers étaient variées et actives. Dommage que le temps octroyé au débat en plénière était trop court. Nous ne sommes pas certain non plus que les repas étaient bio…
Pour conclure
Le moins que nous puissions dire c’est qu’après 5 ans de mise en œuvre de la décennie, les conclusions tirées ne sont pas formidables. Les forces d’inertie semblent visiblement plus fortes que celles du changement. Pas de grand enthousiasme, pas de grand projet, ce que nous connaissons en France n’a l’air ni pire, ni meilleur qu’ailleurs.
L’UNESCO à l’heure qu’il est ne s’appuie pas sur les forces sociales qui luttent contre la crise écologique. Ces forces sociales sont pourtant au Nord parmi les forces de transformation sociale les plus puissantes. La volonté de changement est importante dans ce mouvement citoyen qui transcende les clivages politiques. Les acteurs sociaux impliqués dans l’environnement sont dans un grand désir de changement, ils rejoignent en cela les vœux affichés dans la déclaration de Bonn. Ces forces pourraient utilement être associées à celles mobilisées en faveur de l’éducation.
Pour avancer réellement sur le chemin de la mise en œuvre de l’EDD, le préalable est peut-être d’apprendre à mieux se connaître entre militants de l’environnement et militants de l’éducation. Si l’actualité au Sud est de développer les systèmes éducatifs pour que tous aient accès à l’éducation, l’actualité au Nord est de résoudre la crise écologique, engagement de deux groupes d’acteurs sociaux que le projet de développer l’EDD à la hauteur des enjeux devrait mettre en synergie.
En fait nous parlons de la même chose avec des langages différents. Ceci montre une difficulté réciproque. Celle des hautes instances à être suffisamment à l’écoute du terrain, celle des acteurs de terrain à être suffisamment organisés pour se faire entendre.
La société civile était peu présente et peu encline à provoquer la rencontre de ses représentants. Les Etats pour suivre les recommandations de la déclaration finale auraient tout intérêt à donner plus de moyens à la société civile pour qu’elle puisse s’organiser, des propositions constructives ne manqueraient pas d'en sortir. La société civile mondiale est dans la possibilité d’aider les Etats à sortir de la contradiction entre l’économique et l’écologique, qui pour l’heure empêche toute avancée réelle.
Dommage que ce mot « dignité » ait été retiré dans la dernière version de la déclaration. Il a été reconnu en plénière que beaucoup de promesses faites lors des conférences précédentes n’ont pas été tenues. Ce sont peut-être finalement de femmes et d’hommes de parole dont nous avons tout simplement besoin. Est-ce digne des Etats de ne pas tenir leurs promesses, qui devrions nous croire alors ? Et à quoi cela sert-il de dire si c’est pour ne rien faire ? Un proche m’a demandé combien de classes vertes auraient pu être organisées avec l’argent qu’a coûté la conférence, je n’ai pas la réponse mais c’est bien une question que nous devons nous poser.
Merci pour les commentaires que vous voudrez bien apporter.
Rolland Gérard
|